Parole à Jean Christophe Bailly septembre 21, 2023 Cecile Ni l’optimisme du chantier tel qu’il est figuré dans le jeu de poutrelles des Constructeurs de Fernand Léger, ni la vision onirique de La Ville entière de Max Ernst, œuvres du siècle dernier, ne seraient possibles aujourd’hui. La ville, et avec elle l’architecture sont passées ailleurs, mais où, elles ne le savent pas. Si le sacro-saint projet maintient son idéalité comme si de rien n’était, le monde où il atterrit ne répond plus. Composite, à la fois alvéolaire et saturé, oppressé par la quantité quand il n’est pas dévasté, le contexte échappe à la saisie et s’évapore. Face aux enjeux d’un univers en crise qui semble voué à la désappropriation, il serait grand temps d’abandonner les prouesses d’une architecture hantée par la proclamation de son génie et d’inventer des logiques et des pratiques d’articulation et de réparation, tout entières tendues par la vision critique d’un espace qui ne serait plus à conquérir mais à sauver.
Parole à Alain Supiot juin 2, 2022 Cecile « On lie les bœufs par les cornes et les hommes par les paroles ». Ce vieil adage juridique s’applique à la Cité qui, à la différence de la Ville, ne désigne pas un regroupement de population sur un territoire donné, mais l’association de citoyens sous l’égide d’une loi commune. Cette citoyenneté peut s’exercer à des échelles variées — depuis la commune jusqu’au monde entier, mais repose toujours sur divers types d’ « assemblées de paroles », qui servent à accorder les citoyens sur une juste représentation de ce qui est et de ce qui doit être. Encore faut-il pour que ces paroles cimentent la Cité, qu’on puisse leur accorder crédit. Or de multiples symptômes témoignent de nos jours d’une perte de crédit de la parole, qu’elle soit politique, commerciale ou scientifique. Pour saisir les causes profondes d’un tel discrédit, et des violences qui en résultent, on partira des conditions institutionnelles qui permettent d’échanger des paroles plutôt que des coups. Sur cette base il devient possible d’esquisser les voies d’une restauration du crédit de la parole dans la Cité du XXIème siècle.
Parole à Jacques Rancière octobre 17, 2019 Cecile Un art est toujours aussi un nom de l’art, une manière de dire et de montrer ce que fait l’art et ce qui fait art. L’architecture, dit Kant, est l’art de la «vérité sensible», celui qui donne à l’idée une figure matérielle, en adaptant exactement ses moyens à ses fins. Mais ce pouvoir même la met aux limites de l’art, lequel vit d’apparence et de l’indistinction entre moyens et fins. D’où l’effort constant pour lui enlever de sa finalité et de sa solidité en la mettant au régime de l’apparence. Au XVIIIe siècle les réformateurs de l’art des jardins opposent aux parterres symétriques des architectes les libres scènes de la nature et peuplent leurs jardins de fabriques inutiles dont ils trouvent les modèles dans les architectures imaginaires des peintres. Autour de 1900, les réformateurs du théâtre dessinent des « espaces rythmiques » pour libérer le drame musical de l’anecdote et des décors peints ou rêvent de pièces d’un genre nouveau où les « ambiances » d’un escalier remplaceraient les contorsions d’acteurs imitant des états d’âme. Au temps de la révolution soviétique, des architectes imaginent des villes flottantes semblables aux nuages des peintres. D’autres, aujourd’hui, continuent à se rêver poètes. On étudiera les enjeux esthétiques et politiques de ces architectures déplacées.
Parole à Patrick Boucheron octobre 18, 2018 Laura Lorsqu’un architecte, un historien et un philosophe parlent d’espace public, disent-ils la même chose ? Non sans doute, et la beauté des lieux n’est pas propre à apaiser leur dispute. Si l’on évoquera la calme assurance des places civiques des communes italiennes, c’est pour troubler cette évidence : l’histoire urbaine dénie aux espaces publics toute qualité architecturale autre que celle d’accueillir et d’ordonner des corps cinglants et des langages assemblés. Voici pourquoi l’on ne s’y attardera pas trop, préférant mesurer l’intensité de leur mise en puissance historique. Car le recours au passé sert, là encore, à jeter des lueurs d’intelligibilité sur un présent incertain. Ce qui le rend incertain ? Quelques confusions que l’on tâchera de dissiper, par exemple le fait que les lieux publics ne garantissent pas plus qu’ils ne promettent le déploiement d’un espace public. Cette histoire n’est pas seulement faite de formes mais de luttes, pas seulement de rassemblements mais de dispersion — car le moment éminemment politique est toujours celui où l’on se désassemble. On ne se désolera donc pas trop de ne pas partager les mêmes mots pour dire le lieu commun : c’est dans leur espacement que se situe la puissance proprement historique de l’espace public.